• Tourner la Manivelle

     

      FenrirInaugural

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    Fenrir avait râlé... Elle avait longtemps râlé. Elle avait râlé sur l'obligation du port de la robe, elle avait râlé sur le corset rouge et son ruban de velours noir qui se croisait sur son torse pour aller se nouer dans son dos et sur la robe noire et longue. C'est Valorah qui s'était occupée de tout et elle avait réussi à faire quelque chose de la mécano'. Elle avait râlé sur le fait de porter un loup mais avait patiemment écouté Isobel :

    « Bien. Bienvenue à tous d'une part. J'aimerais que tout soit clair pour le déroulement de la soirée. Des loups sont distribués à chaque invité, vous avez les vôtres. Ensuite, l'invité du bal n'était pas censé être l'Elian au début, mais ça a changé, vous êtes les invités d'honneurs. Vous pourrez évidemment profiter des boissons et du buffet à volonté. Cependant. Vous devez faire bonne figure. Voici vos directives : l'Elian est un bateau de mercenaire, qui combat la piraterie pour gagner la paix dans le ciel. Oh, ne riez pas trop, si vous voulez être de nouveau accueillis comme des rois à Phylégride c'est ce qu'il vous faudra raconter. Embellissez vos postes, ne soyez pas des assassins ou des pillards… Dites que vos gains reviennent directement à des orphelinats ou autre. Je m'en moque que ce soit faux, mais il vous faut vous vendre comme si vous étiez une perle rare, et lisse. J'espère avoir été claire… Je vous laisse à présent profiter de votre soirée. Ah, au fait, évitez de vous faire prendre lorsque vous ferez les poches de vos cavaliers ou cavalières... »

    Isobel rit. Elle prit Nef à son bras pour entraîner le groupe dans la grande salle. Chacun mit son loup en place. La fête pouvait commencer.

    La mécano regarda tout autour d'elle. Elle était complètement partagée entre l'excitation et le dégoût. Elle s'était pourtant préparée mentalement. Valorah l'avait prévenue ... Et puis, c'est elle qui avait pour « rêve » d'aller dans un bal mondain pour faire les poches ... Pour le moment, elle ne savait donc pas choisir entre jubilation ou fuite ...

    La musique se faisait entendre ... Fenrir jeta un regard tout autour d'elle et croisa celui de Kasai. L'artilleur était parti se boire un verre au buffet.... Bizarrement.

    La mécano' le rejoignit. La première valse se terminait. Et la seconde commença. La pirate eut un sourire sadique et regarda son compagnon. Son sourire s'élargit. Elle se dit qu'elle se devait de mettre en pratique les cours que Carter lui avait enseignés. Alors elle attrapa la coupe de Kasai et la posa sur la table, le tout en minaudant.

     

    Et, sans le consulter, elle l'attrapa par le bras, l'entraîna sur la piste de danse et commença à valser. Fenrir se rendit vite compte que Carter avait réussi à faire quelque chose d'elle mais que malheureusement, ça ne suffisait absolument pas. Et, à son grand désespoir ... Kasai se débrouillait. Elle qui avait voulu le tourner au ridicule... Elle se retrouvait ridiculisée ... Et bien ridiculisée.

    La voilà qui regardait ses pieds pour essayer de les placer comme il fallait... Quand elle pensait qu'elle avait appris à danser pour passer inaperçue au milieu des autres danseurs ... La voilà centre de l'attention collective ... Au-dessus d'elle, Kasai arborait un sourire triomphant.

    La mécano' grinçait des dents et rageait intérieurement. Mais ce sentiment de honte s'atténua un petit peu quand, lorsque la valse touchant à sa fin, Kasai écrasa malencontreusement le pied de la pirate. Celle-ci eut un immense sourire de victoire ... Maigre compensation face à ces minutes d'intense gêne.

    La danse terminée, Fenrir laissa partir Kasai à regret .. La voilà seule face à tous ces mondains... Elle avait envie de raser les murs et de disparaître en cet instant ... Et c'est ce qu'elle fit. Rassemblant tout son potentiel de discrétion, pourtant très pauvre, elle essaya de se faire oublier de la foule et devint une inconnue parmi tant d'autre.

    La mécano' réajusta son masque et s'adossa à une colonne, observant tout autour d'elle. La musique qui se faisait entendre sonnait bizarrement à ses oreilles ... Elle se rendit compte qu'elle préférait amplement les comptines de Nef et le confort du pont de L'Elian ou encore de sa salle des machines. Bien sûr ce n'était pas aussi propre et riche qu'ici .. Mais c'est peut-être bien pour ça que Fenrir se sentait chez elle : dans la pénombre et les tuyaux, dans l'odeur du bois et de la poudre, c'était son chez elle.

    Bien que la musique jouée n'était pas à son goût, il le devint vite.Elle vit du coin de l’œil le troubadour s'emparer d'un piano et commencer à jouer. Un sourire satisfait s'afficha sur son visage et la flamme de la fierté brula dans son regard. Ce sentiment de fierté s’accentua quand elle vit Valorah et Grey attirer tout les regards. La mécano' n'y connaissait rien en art mondain mais il fallait avouer que ce qui se déroulait sous ses yeux était superbe.

    Elle se concentra finalement sur son entourage. Le loup avait fait surface et il était en chasse. L'odeur des gemmes et de l'or embaumait la pièce. La chasse était ouverte.

    Un homme dont l'embonpoint gonflait le gilet noir se présenta devant la jeune fille avec une petite révérence. Il l'invitait à danser. Panique à bord, le loup alla se planquer au fin fond de sa tanière et n'était pas près d'en sortir.

    -Mademoiselle... Je vous ai vu danser tout à l'heure, vous étiez tellement gracieuse.... J'ai été éblouit . Ca a été une torture de voir votre cavalier aussi mal vous conduire... M'accorderiez vous cette danse ?

    Si sa couverture n'était pas indispensable, elle se serait laissée aller à un fou rire incontrôlable. Elle retint alors difficilement un rictus.

    Avant de répondre, Fenrir reluqua son futur cavalier et repéra bien vite la sacoche accrochée à la taille du bourgeois. On n'avait pas idée de présenter comme ça, à la vu de tous, avec une bourse aussi remplie.

    La mécano' tendit la main en avant avec une imitation exagérée des grandes dames. Le Moustachu à ses pieds ne s'en offusqua aucunement... Il devait avoir l'habitude... Ou alors la pirate avait réussi son coup ... Elle en doutait.

    La voilà donc repartie dans une ronde infernale. Pourtant, la danse devint complètement secondaire, Fenrir était concentrée sur la petite poche qui pendait non loin de sa main.

    La robe ... C'est quelque chose de magique ... Ca gommait toutes les petites choses qui permettaient de se rendre compte que Fenrir n'était qu'une pirate en manque de bonne manière. Le Bedonnant bonhomme dansait collé-serré avec la mécano', tellement collé-serré qu'elle n'avait pas assez de place pour se soucier de ses pieds et de cette danse. Par contre, elle eut un frisson de dégoût. L'odeur du moustachu lui avait pris les narines, ce trop plein de parfum l'agressait quelque peu. Elle aurait pu prétexter se sentir mal et s'éclipser mais non ... L'amour de la rapine était beaucoup trop fort. Sa main descendait déjà vers la sacoche. Le gros, complètement obnubilé parce qu'il faisait ne se rendit compte de rien.

    La main de la voleuse n'eut donc aucun problème à s'introduire dans la sacoche, à fermer le poing sur quelques pièces et gemmes et ranger son butin dans sa propre sacoche, planquée entre deux plis de sa robe. La danse terminée, Fenrir retourna raser les murs, elle jeta un oeil sur la salle et avisa ses amis, chacun vaquait à ses occupations.

    La pirate ne savait pas trop quoi penser, ce soir elle allait se remplir les poches mais l'ambiance la mettait tellement mal à l'aise que le plaisir de destituer était atténué.Elle se reprit tout de même en main, ce sera sûrement la dernière fois qu'elle volerait dans ce genre de monde ... Alors autant y aller franchement. Elle se plaça en évidence afin qu'on vienne lui proposer de danser, en attendant elle traînait près du buffet et récupérait par-ci par là quelques pièces, remplissant inexorablement sa propre bourse. Ses plus gros coups furent auprès de deux hommes aussi laid l'un que l'autre ... La mécano' enchaînait les valses et pourtant sa technique de danse ne s'améliora pas d'un iota, ce fut pathétique tout au long de la soirée. Elle voyait les jeunes femmes se moquer allégrement d'elle et de ses cavaliers ... Fenrir ne pouvait pas leur en vouloir... Elle se moquerait sûrement d'elle-même si elle n'était pas coincée dans cette situation. Elle rira plus tard, quand elle en parlera avec le reste de l'équipage.

    En attendant elle remplissait sa bourse, l'une fut pleine on ne peut plus rapidement, et une seconde, plus petite attachée à son mollet gonflait à vu d'oeil.

    La seconde s'était remplie peut-être un petit peu trop vite car des regards soupçonneux commençaient à jaillir. Il était temps de disparaître et de se faire oublier ...

    La pirate chercha une dernière fois ses compagnons du regard et s'éclipsa sans demander son reste et, on pouvait le dire : la queue entre les jambes. Une fois dehors, l'air frais lui fit un bien fou. Elle enleva son masque et prit une grande inspiration ... Toute cette pression, ce n'était pas pour elle. Vraiment ... Elle avait en tête d'aller boire un verre dans un pub mal famé du port, avec des gens simples qui n'avaient pas besoin de courbettes pour communiquer mais elle se rappela de sa tenue et jeta un regard à sa robe ... Impossible de se noyer dans l'alcool avec une tenue pareille ... C'était un coup à « perdre » son butin durement gagné.

    A cette triste nouvelle, la mécano' grogna et commença à se diriger vers l'Elian quand ... Au détour d'un pavé mal agencé, elle marcha sur le bord de sa robe, trébucha et s'étala au milieu de la ruelle vide...

    -Il fallait bien que ça arrive ... Saleté de robe...

    Elle s'assit sur les dalles de façon tout à fait disgracieuse et regarda ses pieds chaussés de bottes noires.

    -Foutues pompes !

    Une soudaine envie de les balancer dans un coin la prit. Elle enleva alors les chaussures, les observa et se ravisa ...

    -Valorah va me massacrer si je fais ça...

    La pirate se releva donc, les bottes à la main et rentra pieds nus. Sentir la pierre sous ses orteils lui donnait un petit sentiment de liberté ... Mais c'est bien au moment où elle enlèverait sa robe qu'elle serait vraiment libre ... Et ça, elle en rêvait.

    Fenrir avait maintenant le bateau en vue ! Enfin il était là, enfin elle allait pouvoir se débarrasser de sa robe. Enlever sa robe et prendre une douche ! Une bonne douche chaude. Rien qu'en y pensant elle eut un frisson de plaisir.

    Mais en attendant, elle était là, à observer ce navire qu'elle chérissait, la prunelle de ses yeux et le refuge chaleureux de ses compagnons. Cet équipage insolite de treize bras-cassés bourrés de secrets. Fenrir, comme beaucoup d'enfants, avait eu beaucoup de rêves. Son dernier s'était réalisé ce soir, mais un rêve inavoué, enfouit tout au fond de son être, avait vu le jour au fil des ans. Planches après planches, vis après vis, la mécano avait construit avec Neir ce rafiot volant. Ce Rafiot qui avait pris une valeur toujours un petit peu plus importante à ses yeux à chaque fois qu'une nouvelle personne s'attablait dans la salle commune. Elle aimait penser que L'Elian avait réuni ces êtres différents et pourtant étonnement semblable pour la simple et bonne raison que c'est là qu'ils se sentiraient à leur place, sur ce navire sans attache.

    La pirate leva les yeux et fixa les grandes voiles qui ondulaient mollement au gré du vent. Oui, L'Elian était sa fierté et l'équipage son bonheur. Impossible d'en douter. Une immense sourire étira ses lèvres.

    Elle contourna le navire et trouva la corde qu'on avait laissé pendre pour remonter à bord. Elle commença à se préparer psychologiquement à escalader le cordage avec une robe quand elle se souvint qu'elle avait les mains prises : les bottes qu'elle avait retiré quelques minutes plus tôt… Fenrir les contempla quelques secondes, eut un hochement d'épaule et les lança par dessus le bastingage de toutes ses forces. Quand elle entendit le « boom » significatif, elle commença son ascension. Tout au long de son parcours elle ne put s'empêcher de penser à Valorah et Mirayhu … Et de les admirer … Comment faisaient elles pour porter ces horreurs toutes la journée ? Elle, ça faisait à peine cinq heures et elle n'en pouvait déjà plus … Les femmes étaient un mystère.

    Arrivée sur le pont, elle poussa un grand soupir de contentement, qu'il était bon d'être chez soi ! En train d'astiquer ses armes, la mécano trouva Lucky assit sur le toit de sa cabine, il lui jeta un petit regard qui veut tout dire et eut un sourire. Fenrir n'eut pas besoin de se le faire « dire » deux fois … Elle se devait, pour elle comme pour les autres de retrouver une apparence normal.

    La meccano s'arrêta quelques temps dans la salle d'eau et en ressorti les cheveux dégoulinants et le visage souriant. Une simple chemise, un pantalon et elle se sentait de nouveau elle-même.

    Elle passa par sa salle des machines, jeta ses bourses sur le sol, accrocha correctement la robe et dit avec un sourire carnassier :

     

    - Les bars du ports ont l'air franchement mal famés ... La soirée ne fait que commencer !

     

    Et elle parti après un regard gourmand pour son butin. Oui, la soirée ne faisait que commencer...

     


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