• Le chant de la sève

     Grey Inaugural

    In_the_high_mountains_by_Fel_X

    Lorsque le soleil vint inonder de sa douceur la chambre qu'il avait prise dans une auberge bon marché, Grey s'éveilla. Il profita un instant de la douce confusion du réveil, mais, très vite, les événements de la veille lui revinrent à l'esprit, apportant avec eux les émotions contradictoires qu'ils avaient provoquées chez lui. Grey regarda sur la commode le masque qui lui avait permis d'obtenir le numéro de cellule griffonné sur un petit papier posé à côté. Il se doutait que l'homme à qui il avait pris l'invitation la veille au soir ne le retrouverait pas dans cette auberge discrète, mais il décida tout de même de partir rapidement. Après avoir rassemblé ses affaires, il descendit voir le tenancier et lui régla la nuitée. Puis, il s'élança dans les rues encore endormies de la ville. A un croisement, il put voir la colline en haut de laquelle s'élevait le Carrousel. Avec un sourire, il bifurqua, préférant l'incertitude de la direction opposée.

    Il arriva dans un quartier plus actif, dans lequel de nombreux marchands arrangeaient leur échoppe. Bientôt, la rue s'emplit d'une petite foule, ralentie par l'heure matinale, bien que la voix de certains commerçants particulièrement motivés portait aisément. Grey se perdit dans les rues, observant les étals autant que les gens. Il aimait la diversité des foules autant qu'il la redoutait. Habitué du calme et des grands espaces, il avait parfois du mal à s'accommoder à cette masse grouillante et aléatoire. Ivre des bruits du marché, il prit une ruelle plus calme, dans laquelle il s'arrêta quelques instants pour reprendre ses esprits. Arrivé deux jours plus tôt dans la ville, il avait déjà envie de se perdre dans l'immensité des plaines et des forêts qu'il aimait tant.

    « Jeune homme ! Vous en avez assez du bruit du marché ? Venez donc voir mon échoppe, je suis sûr que j'ai quelque chose qui pourra vous plaire. »

    Grey ouvrit les yeux et regarda l'étonnant marchand qui le regardait. Un monocle vissé devant son œil gauche, un veston de cuir et démarche gracieuse malgré son ventre généreux, l'homme lui sourit d'un air mystérieux et engageant. Il se tenait sur le seuil d'une boutique dont la devanture écaillée offrait à voir de nombreuses pierres, ainsi que de petites figurines de métal. Grey décida d'entrer dans cet étrange sanctuaire. Il dut pour cela se glisser entre la bedaine du propriétaire et la porte entrouverte. A l'intérieur, la lumière était tamisée, et il régnait une odeur d'encens, provenant d'une petite machine cuivrée qui exsudait de temps à autre une bouffée de vapeur parfumée, tel un petit volcan de métal. Les étagères étaient remplis de divers objets mystiques. Grey, ignorant le regard insistant du marchand, s'arrêta devant une série de petites statuettes sculptées dans du bois. Le travail était très fin et dissonait parmi les objets métalliques ou minéraux présents dans le reste de la boutique. Grey prit délicatement entre ses doigts un lion stylisé taillé dans un bois sombre. L'animal, malgré sa petite taille, était étonnement expressif. Il le retourna et vit sous une de ses pattes la marque minuscule du sculpteur, un A inscrit dans une feuille de chêne.

    Soudain, Grey vacilla. Une forte douleur à la tête le fit gémir. Il tomba à genoux, une main se tenant le front tandis que l'autre serrait toujours le petit lion. Un flot de sensations transperçaient Grey, qui ne parvenait pas à reprendre ses esprits, perdu sous les masses d'informations qui se déversaient dans sa mémoire. A chaque fois qu'il croyait entrevoir quelque chose, la bribe de souvenir filait, remplacée part une autre entièrement différente. Lorsque le flot se tarit enfin, il ne lui restait qu'une image, celle du petit A du sculpteur, associé à un doux sentiment de confort heureux. Le marchand, qui s'était approché, étonné et inquiet pour cet atypique client, recula d'un bond lorsque Grey se releva brusquement.

    « Qui a fait ça ? Demanda-t-il d'une voix rauque en brandissant la statuette.

    - Euh je ne sais plus, dit l'homme. Mais si vous voulait l'acheter, ça coûte...

    - Assez ! Le coupa Grey en criant. Qui a fait ça ? Qui est le sculpteur ?

    - Monsieur je vous prie de baisser d'un ton, éructa le marchand, cramoisi. Je... »

    Cette fois, Grey l'attrapa par la gorge et le plaqua contre une étagère, faisant tomber plusieurs fioles qui se brisèrent au sol. Dans son regard, une détermination glaciale, presque inhumaine. Le marchand frémit, peinant à respirer.

    « Je ne sais plus, souffla-t-il. Je crois que c'est un homme qui habite au nord d'ici. Je peux vérifier. »

    Grey le lâcha et l'homme glissa au sol, en essayant de reprendre son souffle. Il fila tant bien que mal derrière son comptoir et sortit un de ses registres. Grey regarda sa main qui tremblait. Il pouvait sentir l'adrénaline qui pulsait dans ses veines, comme un animal sauvage qui voulait à tout prix rugir. Il ignorait d'où lui étaient venues cette force et cette colère, mais il parvint à garder un air impassible lorsque le marchand lui tendit un papier, effrayé.

    « Il habite dans ce village, il est connu. Vous le trouverez sans mal »

    Lorsque Grey prit le papier, le marchand laissa échapper un gémissement aigu. Grey s'approcha de lui et le fixa, à nouveau emplit de cette furieuse envie de lui arracher la gorge. Lorsqu'il fut suffisamment prêt de l'homme pour voir chacune des perles de sueur qui coulaient sur son front, il parvint à reprendre ses esprits et sortit précipitamment de la boutique.

    Le marchand resta immobile, encore pétrifié par la peur qui l'avait assailli. Il sentit son pantalon s'humidifier tandis que son corps relâchait la pression de la manière qu'il pouvait. Ignorant l'odeur âcre de son urine chaude, il se mit à pleurer comme un enfant. Sur le sol devant lui, son monocle gisait, témoin brisé d'une étrange scène.

     

     

    Grey quitta la ville aussi vite qu'il le put sans paraître suspect. Il sentait toujours au creux de son poing la petite figurine du lion. Une certitude vibrait en lui : il devait trouver le sculpteur. Il parvint à la sortie de la ville et, une fois engager sur le chemin de terre, il respira profondément. Il regarda le petit papier que lui avait donné le marchand. Le nom du village était inscrit dessus. Grey avait entendu parlé du lieu. Il était passé non loin peu de temps avant, il savait donc par où partir. Ajoutant cette bouffée de colère à la liste des questions sans réponse qui l'entouraient, il bifurqua dans la forêt vers le village.

    Il y parvint deux jours plus tard, deux jours au cours desquels il avait marché presque sans s'arrêter, sans dire un mot, mu par cette étrange certitude qui l'emplissait. Il arriva sur la place central du village au milieu de l'après-midi. Chacun s'occupait de ses affaires, mais toutes les personnes qui croisaient ce nouveau venu avait un regard étonné. Grey profita quelques minutes de la douceur du soleil et du charme du village. Il aimait particulièrement ces bastions retirés où la technologie et les machines n'avaient pas encore étendu leur emprise tentaculaire. Une naïveté authentique respirait de ces bâtiments de bois. Cette atmosphère apaisait Grey.

    Il demanda finalement au boulanger où il pourrait trouver le sculpteur. L'homme à l'affable moustache haussa les sourcils.

    « C'est Andrew que vous cherchez ? Et bien, il doit être chez lui dans son chalet, ou dans la forêt en train de renifler les arbres. Un drôle d'oiseau si vous voulez mon avis, mais toujours de bonne humeur. Et ses sculptures sont vraiment belles. »

    Grey remercia l'homme et s'engagea sur le chemin qu'il lui avait indiqué. Le chemin filait en hauteur vers les montagnes dont les sommets encore enneigés défiaient le printemps installé depuis plusieurs semaines. Plus il montait, plus Grey s'enivrait de l'air sain et de l'oxygène qui se raréfiait. La pente s'accentuait à chaque pas, tandis que les conifères se multipliaient autour de lui

    Soudain, Grey tomba sur quelqu'un, un homme qui avait l'oreille posée sur un tronc d'arbre. Grey l'observa un moment, fasciné par l'incongruité de la situation. Les yeux mi-clos, un sourire aux lèvres, il semblait écouter le chant de la sève que lui seul pouvait entendre. Lorsque l'homme se releva, il le vit et lui sourit.

    Âgé d'une cinquantaine d'années, l'homme était grand. Les muscles de ses bras et de ses épaules étaient impressionnants malgré ses vêtements. On pouvait deviner un homme qui avait l'habitude de soulever des charges lourdes. Ses mains puissantes étaient caleuses et chaleureuses. Sous une crinière de cheveux roux striés de mèches grises, deux yeux verts brillaient, illuminant d'un éclat juvénile son visage buriné. La pâleur de son teint soulignait la rougeur joyeuse que le froid avait tracé sur ses joues, mangées par une barbe d'une semaine, presque rouge, malgré quelques poils blancs au menton. Son sourire découvrait des dents blanches et droites, égaillées par un espace entre ses incisives centrales. Avec ses genoux maculés de terres et son air jovial, il avait l'air d'un gamin.

    « Bonjour jeune homme ! Je peux vous aider ? Demanda-t-il d'une voix chaude et grave.

    - Oui, je pense que... Euh, je cherche un sculpteur. Hum, Andrew ? Bégaya Grey, étonné lui-même d'être autant troublé par l'homme qui lui souriait. Après tout c'était son truc à lui de mettre les gens mal à l'aise avec son sourire.

    - Vous l'avez trouvé ! Je suis Andrew, enchanté. Que me vaut le plaisir de votre rencontre ? »

    Grey essaya de parler, mais sa voix ne lui obéissait plus. Il sentait déjà poindre le même flot d'émotions qui l'avait submergé dans la boutique. Il combattit ce flux intérieur en puisant tout ce qu'il pouvait dans l'aura apaisante de l'homme devant lui. Ses yeux s'embuèrent sous l'effort, mais il parvint enfin à parler :

    « Papa ? »

    Toute la jovialité juvénile d'Andrew disparut de son visage, remplacée par une souffrance polie par les années et un espoir nouveau. Il écarquilla les yeux et s'approcha de Grey. Il tendit les doigts et lui toucha le visage. Un éclair passa dans son regard.

    « Mon fils... souffla-t-il. »

    Il prit son enfant dans ses bras. Ensemble, ils restèrent là pendant de longues minutes, pleurant ensemble. En lui-même, Grey sentait les barrières qui bloquaient ses souvenirs depuis tant d'années céder les unes après les autres. Ses sensations d'enfance, des odeurs, des impressions lui revinrent plutôt que des souvenirs précis. Mais pour Grey, qui avait dû se reconstruire une mémoire à la fin de l'adolescence, ce tourbillon renaissant représentait un espoir absolu. Il retrouva l'image qui l'avait frappé dans la boutique, celle du A que son père sculptait dans chaque de ses créations. Par les bras puissants de son père, une nouvelle force emplit Grey. Mais pour l'instant, il voulait profiter de ces retrouvailles impossibles. Jusqu'à quelques jours plus tôt, il était persuadé que ses deux parents étaient morts. Une idée lui traversa l'esprit.

    « Et maman ? »

    Andrew secoua la tête, et Grey vit dans son regard que, bien des années plus tard, son père était toujours irrémédiablement dévasté par la mort de la femme qu'il aimait.

    « Viens, suis-moi, dit le père à son fils. »

    Les deux hommes se mirent à marcher, vers les hauteurs froides sous les rayons écarlates de l'après-midi finissant. Après quelques minutes de marche ponctuées par de nombreux reniflements, un chalet apparut. Encastré dans le flanc de la montagne et assis sur un solide soubassement de pierre, il était fait d'un bois sombre et luisant qui semblait presque briller sous la lumière. Le lieu dégageait le charme serein des maisons chéries par leurs occupants. Les deux hommes montèrent les quelques marches qui permettaient d'accéder à la porte qu'Andrew ouvrit.

    « Je suis rentré, dit-il d'une voix sonore. »

    Un bruit de pas se fit entendre au premier étage, et un petit garçon dévala les escaliers qui se trouvaient à côté de l'entrée. Il allait sauter dans les bras de son père lorsqu'il s'arrêta en voyant l'inconnu devant lui. Il devait être âgé d'une douzaine d'année. Ses boucles auburn lui tombait devant les yeux, identiques à ceux d'Andrew. Son nez était constellé de tâches de rousseur.

    « Ewan, je te présente ton frère, dit Andrew. »

     

     

    Une fois les émotions des retrouvailles passées, la famille retrouvée s'attabla autour d'un verre de célébration. Andrew, Grey et Ewan parlèrent longtemps, rirent beaucoup, pleurèrent un peu. Andrew parla d’Élise, la mère des deux garçons, et Grey sentit que même Ewan ignorait ce que leur père était en train de leur raconter. Les heures filèrent, la table se remplit de victuailles, puis se vida, de même que les verres. Lorsqu'Ewan s'endormit sur la table, son père le prit dans ses bras et le mit dans son lit. Il redescendit et, avec son aîné, ils se mirent à aborder des sujets plus graves. Grey lui parla des atrocités qu'il avait vécu dans le laboratoire, de sa vie depuis. Il lui parla de sa quête et de ses découvertes récentes. Il lui dit ses doutes et ses peurs, ses certitudes et ses ignorances. Grey sentit, au fur et à mesure qu'il parlait, qu'une marque indélébile s'incrustait dans l'âme de son père. Il sentit dans l'ombre noire qui assombrit ses yeux si expressifs que jamais il ne pardonnerait aux bourreaux de son enfant ce qu'il lui avait fait.

    Andrew interrogea son fils sur ce qu'il comptait faire. Grey lui-même ne savait pas vraiment où aller. Son père lui offrit naturellement le gîte, aussi longtemps qu'il le voudrait. Il souleva aussi une question. Celle du véritable nom de son fils. Un nom qu'il s'était interdit de prononcer depuis sa disparition. Grey lui dit qu'il ne souhaitait pas le connaître et que le nom qu'il s'était choisi l'avait accompagné et aidé au cours de sa vie. Son père respecta son choix, extraordinairement fier de son fils et de sa maturité.

    Grey resta chez son père pendant plusieurs semaines. Ils apprirent à se connaître, et après quelques jours seulement, la petite famille avait trouvé un équilibre évident. Grey, en discutant avec Andrew, s'entraîna à maîtriser sa colère et ses émotions, qui, de plus en plus souvent ces derniers temps, enflaient en lui à tel point qu'il ne pouvait plus les contenir. Il passait de longues heures, assis sur une souche d'arbre, à écouter le vent, à sentir la terre, à regarder le ciel. Lorsqu'il ne méditait pas, il jouait avec son petit frère, en courant dans la forêt et les champs comme des enfants, comme s'ils s'étaient toujours connus. Il regardait aussi son père à l’œuvre qui semblait plus caresser le bois que le sculpter tant la douceur et l'énergie diffuse polissait respectueusement ce matériau qu'il traitait comme son un digne adversaire, autant qu'un allié absolu.

    Durant ses quelques semaines, Grey apprit plus sur lui-même qu'il n'aurait pu l'imaginer. Il avait trouvé un équilibre, une harmonie que jusqu'alors il ne faisait que feindre d'avoir. Lorsqu'il annonça à son père qu'il partait, il jura de revenir, non pas parce qu'il le devait, mais parce qu'il le voulait. Il avait trouvé dans ce chalet un foyer, et ce qui était sûr c'était qu'il ne l'abandonnerait pas si facilement.


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